Le fleuve de
vie ou le lion diabétique
Texte : Pascale de Laveleye
Interprètes : Bernard Cogniaux et Marie-Paule Kumps
Là-bas, dans la savane lointaine, vit un très jeune
lion.
Il est beau, il est fort, adroit, intelligent et rusé. Il faut
bien toutes ces qualités pour être roi ! Et son jeune âge ne
l’empêche nullement d’imposer sa loi.
Mais un jour, le jeune roi ne se sent plus très bien.
Il est fatigué, se traîne. Il boit presque autant que
l’éléphant…et doit faire pipi très souvent !
Ses pattes tremblent comme celles d’un vieux lion cacochyme,
son pelage si brillant a perdu tout son éclat.
Il maigrit et n’est plus que l’ombre de lui-même.
Rien à faire, il faut l’hospitaliser. Quelques jours plus tard,
le roi va beaucoup mieux quand il reçoit la visite du
Dr Lechat.
- Votre majesté, j’ai à la fois une bonne et une mauvaise
nouvelle à vous annoncer : vous sortirez très bientôt de
l’hôpital mais vous ne serez pas guéri.
- Et quand est-ce que je serai guéri ?
- Hum, c’est -à -dire, votre majesté, que la maladie que
vous avez, le diabète, se soigne très bien mais ne se guérit
pas.
- Comment ! Espèce de modèle réduit de félin ! Vulgaire
attrape- souris ! Tu oses dire que je suis malade pour la vie
!? Mais je vais t’arracher la langue et la manger !
- Oh ! Surtout pas votre majesté, la langue de chat est bien
trop sucrée !
- Trop sucrée ?
- Oui, laissez-moi vous expliquer. Pensez au fleuve de vie.
C’est lui qui nourrit la terre, les plantes et les arbres,
c’est lui qui abreuve tous vos sujets, bref, c’est lui qui
prodigue la vie dans tout votre royaume. Mais parfois, sans que
l’on sache pourquoi, le fleuve grossit beaucoup trop, il
déborde, devient imprévisible, violent parfois. D’autres fois,
il se tarit, son débit devient bien trop faible pour nourrir la
vie, c’est la désolation…jusqu’à la mort.
Majesté, dans votre corps circule aussi un fleuve de vie,
qui apporte l’énergie nécessaire, du sucre, à chaque cellule.
Mais le gardien du fleuve ne sait plus fabriquer la potion
magique qui permettait au fleuve de garder un débit
constant.
Tantôt vous recevez trop de sucre, tantôt pas assez,
avec tous les malaises que cela entraînent et que vous avez
déjà éprouvés.
Vous devrez maintenant contrôler tout ce que vous mangez et
éviter les aliments trop sucrés.
- Comme la langue de chat, par exemple ?
- Oh oui, certainement ! Vous devrez aussi prendre
vos repas à heures fixes, je sais que ce n’est pas facile,
et vous recevrez la potion magique par des piqûres… Bref, avec
une alimentation saine et équilibrée,
avec les piqûres, vous aurez une vie tout à fait normale.
- Se contrôler tout le temps et se prendre pour un
porc-épic plusieurs fois par jour, tu appelles ça une vie
normale toi !
Attends que …
- Ooh ! Au revoir Majesté, je vous laisse, une urgence…
Furieux, le jeune lion ne comprend pas que cela lui
arrive
à lui, le roi, il n’a vraiment rien fait pour mériter ça !
Après quelques temps, la colère fait place à la peur :
est-ce qu’il redeviendra aussi fort qu’avant ? Est-ce qu’il
pourra encore courir autant ?
Est-ce qu’il vivra longtemps ? Et si les autres animaux
apprenaient sa maladie, est-ce qu’ils ne le rejetteraient pas
comme roi ?
Et ne risque-t-il pas de transmettre sa maladie à ceux
qu’il aime ? Toutes ces questions, et bien d’autres le
tracassent.
Mais un roi ne se laisse pas vaincre par la peur,
il l’affronte ! Comme il ne veut plus entendre le Dr Lechat, ce
chat noir de malheur , il convoque immédiatement trois de ses
sujets atteints de la même maladie que lui.
Le premier à se présenter est l’éléphant.
- Au début, les autres se sont moqués de moi, ils ont dit
que c’était de ma faute si j’avais le diabète, que j’étais trop
gros, que je n’avais qu’à faire un régime, prendre quelques
pilules et tout rentrerait dans l’ordre. Cela m’a fait mal et
je me sentais coupable d’être malade ! Mais l’arrière-arrière
grand-père du Dr Lechat, à l’époque, m’a bien expliqué que je
n’y étais pour rien dans ma maladie…et que malheureusement,
elle ne pourrait pas s’arranger, même avec un régime draconien
!
En fait, il y a une autre maladie qui a le même nom que la
mienne…mais pas le même prénom !
C’est le diabète dit « gras », il s’attrape avec l’âge,
se développe chez ceux qui sont quelque peu
« enveloppés » et peut très bien se soigner avec un régime et
quelques pilules.
Rien à voir avec « mon » diabète de jeune éléphanteau !Cela
m’a soulagé de savoir que je n’y étais pour rien…même si
j’aurais préféré m’en sortir avec un régime !
Cela fait 50 ans maintenant que je vis, et fort bien, avec ma
maladie ! Je suis même l’éléphant le plus en forme
de ma génération ! L’alimentation équilibrée et la bonne
hygiène de vie auxquelles m’a astreint ma maladie y sont
certainement pour quelque chose !
- Et avec les autres ? As-tu encore eu des problèmes ?
- Oh ! non. Une fois tout bien expliqué, ils ne se sont plus
moqués de moi. Ils m’ont accepté tel que je suis…
et avec ma maladie.
- Je suppose que tu as toujours suivi scrupuleusement toutes
les recommandations ?
- En fait, non… En grandissant, j’ai caché ma maladie.
J’avais envie d’être comme les autres, j’en avais marre qu’on
me pose des questions… Alors parfois, je n’ai pas contrôlé ce
que je mangeais ou je n’ai pas fait ma piqûre. Imaginez : vous
emmenez une belle éléphante pour un petit resto en tête à tête,
et puis vous la plantez là pour aller vous piquer, ça casse
l’ambiance ! Et si vous vous piquez devant elle, elle tombe
dans les pommes !
La même chose avec les copains lorsqu’on allait manger un « Mac
Coco »...
Mais, je suis vite revenu à la raison : la santé n’a pas
de prix et on en n’ a qu’une !
En second lieu arrive le singe, professeur émérite
à l’université.
- Bonjour Majesté, j’ai interrompu mes travaux dès que
j’ai reçu votre convocation. Vous vous intéressez au diabète et
à ses conséquences, je crois ? Vous en êtes atteint, je
suppose…
- Mmm oui
- Dès l’annonce de ma maladie, j’ai eu peur pour mes
facultés intellectuelles, qui vous ne l’ignorez pas, sont très
développées. Pensez donc ! Si mon cerveau ne pouvait plus
recevoir, de manière constante, tout le sucre dont il avait
besoin pour fonctionner, il risquait ou la surchauffe ou la
panne sèche !
L’horreur ! L’idée de perdre ne fut-ce qu’un gramme de
matière grise ou un de mes précieux neurones me terrorisait
!
Heureusement, je me suis bien documenté sur le
fonctionnement du corps, j’ai tout appris sur ma maladie, j’ai
été très rapidement capable d’analyser mon taux
de sucre et d’y apporter les corrections nécessaires.
Hors de questions de dépendre de quelqu’un d’autre
pour ma santé ! Un peu de compréhension de mes professeurs, un
minimum d’aménagement, et j’ai pu mener les brillantes études
que vous savez, participer
à tous les voyages d’études et même aux stages à
l’étranger.
- Pas de problème alors ?
- Intellectuels, non ! Mais, au tout début, j’ai eu quelques
difficultés à avoir un taux de sucre stable. Mes camarades se
moquaient alors de moi parce que j’avais soudain un
comportement bizarre, ou que je répondais n’importe quoi (la
honte !), ou que je m’évanouissais.
J’étais la risée, vous imaginez pour moi quelle souffrance
psychique !
Quand je leur ai dit que j’étais malade, alors ils ont eu
peur d’attraper ma maladie ! J’ai dû leur faire un exposé,
d’une très grande qualité bien entendu, sur ma maladie.
Ils ont su qu’ils ne risquaient absolument rien à m’approcher,
à me toucher, et ils ont très bien compris comment ils
pouvaient m’aider : plus question de rire quand je
m’évanouissais mais bien d’appeler au plus vite le gorille de
service. Question vitale ! Et surtout, plus de moqueries.
Et après un long moment d’attente vient enfin la tortue.
- Moi, Majesté, dès l’annonce de ma maladie, j’ai craint
pour ma carrière sportive.
- Ta carrière sportive ?!
- Eh oui votre majesté, à 128 ans, je suis championne
en titre de marathon-tortue. Je l’ai couru dernièrement en deux
mois, cinq semaines, trois jours, quatre heures et
dix minutes !
- Quel exploit !
- Merci ! Ma maladie n’a en rien diminué mes capacités
physiques. Faire attention à mon alimentation et manger
à heures fixes m’ont même été bénéfiques.
Mais, par contre, Majesté, les piqûres, quelle horreur ! C’est
que j’ai la peau dure et la sensibilité à fleur de peau !
Heureusement le Dr Lechat, toute son équipe et toute ma
famille m’ont toujours soutenue et encouragée dans tous les
moments difficiles.
Bon, vous m’excuserez, il faut que je me dépêche, je dois
rejoindre la ligne de départ du prochain marathon.
- Merci bien la tortue et bonne chance !
Le roi était maintenant beaucoup plus rassuré et il n’en
voulait plus autant au Dr Lechat, aussi il l’appela.
- Excusez-moi de m’être emporté de la sorte et merci
de m’avoir dit la vérité. J’ai bien compris maintenant que
quand on a une maladie, il faut bien s’en occuper !
- Et oui, et vous êtes le mieux placé pour le faire,
mais je serai toujours à vos côtés pour vous aider.
- Encore une question…
- Oui ?
- En dehors de la langue,le chat est-il sucré ?
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